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LA CULTURE AU SOMMET DE SON ART Mercredi 23 octobre 2002 St J. D. C. Écrivez-nous
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La Nouvelle 56 minutes d'une jounée réussie
1 - Le jour se lève et moi aussi Je ne sais pourquoi je me lève si
tôt. A cause peut-être de cette
clarté qui pénètre dans la chambre. Hier soir, j’ai pris un oreiller et
l’ai calé contre le mur. Ainsi adossé, je regarde par la fenêtre le jour
prendre son essor. Et si demain il ne se levait pas ? 2 -
Il va encore faire beau aujourd’hui et certainement chaud aussi. C’est
agréable Paris l’été. Ils sont tous partis, excepté les touristes qui sont
arrivés. Cela n’a aucune importance, de toutes façons je ne les comprends
pas et ils ne me comprennent pas. Je peux les insulter à ma guise. 3
- Aujourd’hui, je gifle le premier que j’entends brailler dans une église. 4
- Rien de tel qu’un réveil en musique. J’ai allumé la radio. La musique
classique envahit la chambre, et le soleil suit la progression des violons.
C’est certainement du Mozart. 5 -
Je regrette parfois de ne pas avoir appris le violon. C’est si beau. Mais
j’aime aussi beaucoup le piano. Enfin, je me suis contenté de ne rien
apprendre du tout, ainsi il n’y a pas de jaloux. Quoi de plus vexant qu’un
piano qui boude ! 6
- J’ai encore deux bonnes heures devant moi avant de me rendre au travail.
D’ailleurs, je n’ai pas vraiment envie
d’y aller aujourd’hui. Je verrai ça dans deux heures. 7 -
La rue commence à s’agiter. Je me suis levé et nu à ma fenêtre je
regarde Paris qui s’anime. Tout le monde se promène en vêtements légers.
Des jupes à fleurs croisent des pantalons en toile. Tiens voilà un short qui
traverse la rue! Un air de bien être flotte au-dessus de la ville. Ils sont
tous rayonnants de joie dans leurs vêtements multicolores. 8
- J’ouvre la fenêtre j’entends maintenant les pas qui résonnent sur le
trottoir. Les voitures se bousculent au feu et derrière moi les violons ont accéléré
le rythme. 9 -
C’est le moment de la première cigarette. Le crépitement du tabac au contact
de la flamme me fait frémir. Ce petit bruit m’a toujours satisfait. Pour
certains, c’est l’allumette qui craque, je préfère la cigarette qui
s’allume. 10 -
Je suis nu et fume une cigarette à la fenêtre de ma chambre regardant
touristes et parisiens arpenter le trottoir. 11
- Des journées qui commencent si calmement devaient être éternelles. 12
- Une heure vient de s’écouler sans que je ne m’en rende compte. La
coquine n’a rien dit, et sans aucun bruit elle vient de passer.
13
- Une ruse. 14 -
J’ai un plan. Je vais me recoucher et tout recommencer. Ainsi je vais forcer
cette petite heure à faire marche arrière. 15 -
Le jour se lève et moi aussi. Je ne sais pas pourquoi je me lève si tôt.
Peut-être... non, c’est absurde, je sais. Il suffit de retarder ma montre
d’une heure et le tour est joué. 16 -
J’ai toujours détesté porter une montre. 17 -
Je n’ai pas de montre. 18 -
Je vais prendre une douche. Une douche bien froide pour accepter plus facilement
cette chaleur progressive. 19 -
Un instant s’il vous plaît. Je ferme la porte. 20
- Voilà je suis tout propre et tout mouillé. Je ne me suis pas essuyé.
C’est agréable de laisser glisser les gouttes d’eau. Je me suis baissé et
tel un chien, je me secoue de droite à gauche. Vais-je me mettre à aboyer ? Je
pense en être capable, pas aussi bien qu’un chien évidemment. 21
- Soudain je ressens une extrême paresse. Je ne veux ni me préparer mon
petit-déjeuner ni m’habiller. Je vais aller dans un café, nu. Peut-être
pas, une telle exposition au soleil risquerait de me nuire. J’enfile une
chemise blanche et un pantalon
noir. Je ne possède d’ailleurs que des chemises blanches et des pantalons
noirs. J’aime cette simplicité vestimentaire, elle m’évite cette perte de
temps matinale lorsqu’on ne peut arrêter un choix face à sa garde-robe. Plus
que la perte de temps ( car je ne suis pas un homme pressé), c’est le fait de
ne pas choisir que j’apprécie. Le choix m’a toujours irrité.
Parfois même, il rend malade. Se réveiller et se retrouver déjà une pauvre
proie du doute n’est pas une bonne façon de débuter la journée. Quelle
chemise ? Les chaussettes sont-elles bien assorties ? J’évite toutes ces
questions qui pendant longtemps m’ont cloué au lit. Mais si je ne m’attarde
pas sur ma tenue, je m’use à examiner celles des autres. Je vois parfois des
accoutrements inimaginables. Des assortiments de couleurs qui me plongent en
plein carnaval des horreurs. Comment passer une bonne journée pareillement vêtu
? 22 -
Sur le pas de ma porte, je jette un coup d’œil dans ma chambre. Je ne
rentrerai peut-être pas ce soir. 23
- Il fait déjà très chaud. La concierge, qui balaie le couloir, a le front
couvert de petites perles de sueur. C’est mignon. j’aime moins les deux
grandes auréoles qui se dessinent sous ses bras. Bonjour Monsieur. Bonjour
Madame, il fait chaud aujourd’hui. Oui, plus qu’hier. Je crois que vous suez
des aisselles. 24 - Dehors, la rue est bien mouvementée. Je décide de marcher un peu avant de prendre mon petit-déjeuner. Je laisse mes pas me guider. Surtout pas de précipitation. Laissons-nous parcourir les ruelles sans se soucier du but à atteindre. Mais en fait quel but ? Je n'en ai aucun aujourd’hui. Ayant chassé le travail de mon esprit, je n’ai aucune raison de marcher dans cette rue., ni n’importe quelle autre. Aujourd’hui, je me promène, je déambule, somnambule, funambule, bu-bulle.
25
- Je marche sans but, croisant touristes perdus et parisiens anxieux. Eux
ne savent pas que je me promène consciemment. On pourrait croire que je sors
de mon travail ou que je me rends à un rendez-vous. J’accélère le pas, je
joue le rôle de l’homme pressé. Je cours presque maintenant, vers une
amante, vers un patron... 26
- Subitement je tourne à droite et m’arrête. Un fou rire. Quelle bonne farce
leur ai-je faite ! Je suis un bon acteur. Rue de Téhéran, pourquoi pas, c’est dépaysant.
Un policier, seul. Il se tient bien droit à l’angle de la rue. Il doit
certainement passer la journée ici, tout seul, sans parler à personne. Je suis
sûr qu’il s’ennuie. Et puis, s’il vit seul, le soir quand il rentre,
toujours personne à qui parler et le lendemain il recommence. Impensable. 27
- Je vais lui tenir un peu compagnie. Il a envie de parler, c’est humain.
bonjour monsieur l’agent. Un salut. Vous n’avez pas trop chaud dans votre
uniforme ? Il me regarde, surpris et me demande prestement de circuler. Voilà
c’est trop tard je le savais. 28
- Place Guatemala. je voyage. Je me déplace dans des contrées inconnues où
les habitants ne comprennent pas ma langue. Ils me ressemblent pourtant. Une
femme s’approche de moi, soucieuse, et me demande si je suis de Paris. Je lui
réponds qu’effectivement je suis de Paris, est-ce un sondage ? Non elle
cherche la place de la Concorde. Je lui indique précisément, accompagnant mes
indications de grands gestes, qu’elle doit poursuivre le grand boulevard sur
la droite. Elle me sourit et me
remercie une bonne dizaine de fois. J’exagère, quatre ou cinq fois c’est
plus raisonnable. 29 -
Je n’ai aucune idée du chemin à suivre pour aller place de la Concorde. Je
ne sais même pas où je suis. 30 -
Une belle église. il me semble qu’une cérémonie va débuter. Il y a
beaucoup de monde sur le parvis. Tous habillés de noir, le visage sombre. Un
enterrement. Je me joins au groupe et nous pénétrons dans ce lieu saint. La veuve, apparemment, se tient assise au premier rang. Elle ne
pleure pas. Je m’approche d’elle et lui explique que je n’ai pu me décommander d’un rendez-vous très important,
je ne peux malheureusement pas rester. Ca ne fait rien, c’est gentil d’être venu. Je me retire après
avoir fait un sobre discours sur cette tragique disparition d’un homme qui a
tant compté pour moi. Une larme sur sa joue, je lui fais une bise et lui
souhaite beaucoup de courage. Elle
me serre le bras , son regard est si doux. 31
- Il est temps pour moi d’aller manger. Je rentre dans le premier café et
deux croissants, s’il vous plaît. Il est treize heures, à cette heure-ci il
n’y a plus de croissants, me dit le garçon qui semble de très mauvaise
humeur. Et à cette heure-ci il qu’est-ce qu’il y a à manger, dis-je en
imitant assez bien, je dois l’avouer, l’intonation de la voix de mon
interlocuteur. La carte s’écrase d’un coup sur la table. Vous n’avez
qu’à choisir me lance le garçon qui a maintenant une lueur de haine dans les
yeux. 32
- Il n’y pas de chance, aujourd’hui je suis d’excellente humeur, j’ai
envie de m’amuser. Après avoir parcouru la carte pendant quelques minutes, je
rappelle mon gentil serveur et lui demande un c café et deux pains au chocolat,
accompagnant ma commande d’un large sourire. Monsieur fait exprès? On ne fait
plus le petit déjeuner. Ah oui § j’avais oublié, alors simplement un café.
Je crois certainement quelques insultes. Je ne vais tout de même pas déjeuner
dans ce café où règne une telle atmosphère. Je décide de conclure en beauté
cette rencontre en sortant précipitamment, laissant derrière moi mon garçon
et mon café. 33
- Je poursuis mon chemin et rencontre à un carrefour une brasserie avec une
très belle terrasse ( il y a surtout une très belle femme assise à cette
terrasse). Je la salut d’un mouvement de tête ni trop cavalier, ni trop
discret et choisi une table dont l’emplacement m’offre le meilleur angle
pour la contempler. Fin stratège, je ne pose pas immédiatement mon regard sur
elle. J’appelle le garçon et lui commande le plat du jour et une carafe
d’eau. Je ne sais pas quel est le plat du jour et il m’importe peu de le
savoir. Mon seul désir est de faire connaissance avec cette femme. 34 -
Mais au fait, que fait-elle toute seule ici ? 35
- Peut-être attend elle une amie, ou bien elle a pris une pause pendant son
travail pour aller déjeuner. Mais dans ce cas, où sont ses collègues ? Non il
faut se rendre à l’évidence, c’est certainement pour un mari ou un amant
qu’elle se tient assise à cette terrasse. 36 -
Une langue de bœuf . Le garçon vient déposer une langue de bœuf
bien fumante, entourée d’une sauce dans les tons marron.
C’est donc cela le plat du jour . Bon appétit monsieur. Vous voulez
dire bon courage.
plat du jour. Bon appétit monsieur. Voulez-vous dire bon courage. 37 -
Sous un soleil de plomb, assis à la terrasse d'un café de Paris, je
contemple une langue de bœuf. 38
- Rectification : sous un soleil de plomb, assis à la terrasse d'un café de
Paris, une femme sous mon nez, une langue de bœuf
me contemple. 39 -
Étrange cette phrase. Bon, reprenons : je suis assis à la terrasse d'un café,
en plein été, une langue de bœuf
posée sur ma table et je contemple une jolie femme non loin de moi. Voilà,
tout est dit. 40
- Pardonnez ma grossièreté mais serait-il possible de vous offrir un rafraîchissement
? Elle sourit ( c'est bon signe). Avec plaisir, je vous en prie asseyez-vous.
J'ai réussi à prendre place à côté d'elle. Elle est vraiment très belle.
Votre langue de bœuf ne se refroidirait-elle pas ? Oui votre langue de bœuf.
C'est une insulte. ( Elle rit). Nous lions connaissance, parlons du beau temps,
de l'été à Paris, critiquons les touristes, saluons les passants, comptons
nos doigts, épluchons les carottes. Elle me parle de son métier, je lui
propose de faire l'amour. 41 -
Cinq doigts. Elle a cinq doigts à la main droite qu'elle vient d'abattre sur
ma joue. 42 -
Tout est arrivé soudainement. Nous échangions nos avis sur les endroits les
plus propices à ce genre de sport. Elle évoquait la table du café, je parlais
du comptoir. Un banc sous les peupliers dis-je, elle rétorquait par la
banquette arrière d'un taxi. Le bateau, l'avion, sous le porche, sur un pont,
dans une baignoire, dans le métro, au musée, sur une grue ...Bref,
nous discutions quand emporté par mon élan chevaleresque, je proposai
l'hôtel. La suite est connue, ce fut le bruit d'un fouet qui
transperce le vide qui mit un terme à notre discussion. Pourquoi avais-je évoqué
l'hôtel, j'avais vraiment été stupide. Elle avait quitté la table et dans
mon désarroi, je me tenais debout essayant de la retenir, la langue de bœuf à
la main. 43
- J'étais trop pressé. Voilà où mène la précipitation.
la marche à suivre depuis ce matin était le voyage, la tranquillité,
l'aptitude à se détacher de tout car je n'était qu'un simple visiteur. 44
- Le garçon me tend un morceau de papier sur lequel sont inscrits plusieurs
chiffres. Je le questionne du regard, il me répond que je dois payer ma langue
de bœuf. Je lui réponds que je ne payerai pas ce que je n'ai pas mangé. Alors
pourquoi n'est-elle plus dans l'assiette ? Elle a disparu. Où était passée
cette maudite langue de bœuf ? Je me glisse sous la table, inspecte les
chaises, et après quelques minutes je la retrouve enfin dans ma poche et
restitue au garçon la langue de bœuf intacte. 45 -
Je reprends la route, l'estomac toujours aussi et une joue plus rouge que
l'autre. 46 -
Il fait maintenant vraiment chaud et j'ai horriblement soif. Je crois que je
vais fumer une cigarette. 47
- Il y a quelque chose de stupide, je pense, à fumer une cigarette sous un
soleil brûlant lorsqu'on a très soif. J'écrase ma cigarette , non pour
l'aspect stupide mais il faut que je boive. 48 -
Au coin de la rue, une petite boutique avec des boissons fraîches. Bonjour
une petite bouteille d'eau, s'il vous plaît. Ca fait douze francs. Vous ne
manquez pas d'air et je vous préviens ne répondez pas car j'ai un flingue dans
la poche. Tenez voilà douze francs. 49 -
C'est réellement agréable, une sensation de fraîcheur vient de balayer en
un instant ma soif et mon agitation. Je regrette un peu pour le flingue dans la
poche mais vous auriez dû voir la tête qu'il a faite.
50
- Il fait de plus en plus chaud dans ce Paris désertique. Je crois qu'un
petit plongeon dans la seine ne me ferait pas de mal. 51
- Sur les quai, amoncellement de chairs rose, odeur de coco qui vous projette
dans des contrées éloignées. 52 -
Je me déshabille complètement et suis ravi à l'idée de prendre un bain
entièrement nu. Quelque enfants préfèrent fermer les yeux, ils ont bien
raison. 53
- Sur le bord du quai, après quelques exercices d'échauffement, je plie les
jambes et grâce à une somptueuse impulsion, exécute un triple salto suivi
d'une vieille et d'un lamentable plat en guise de réception. le juge ne me
donne que 15 sur 20, certainement à cause du plat. 54 -
L'eau n'est pas trop mauvaise et m'entoure de toute part. Soudain, elle semble
vouloir m'envahir, me dominer, je ne comprends pas ce qui se passe. 55 -
J'avais oublié. 56 -
Je ne sais pas nager.
illustration : S. HouckeFaites-nous parvenir Votre Nouvelle pour être publié dans cette page Cliquez-ici et gagner un livre et un abonnement d'un an au magazine DELIRIUM, Le journal
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