LA  CULTURE  AU  SOMMET  DE  SON ART 

Mercredi 23 octobre 2002  St J. D. C.  Écrivez-nous

  

Amélie Nothomb Coupable ?

En août 2001, Amélie Nothomb nous offrait son dixième roman, Cosmétique de l’ennemi.on croyait la connaître et voici qu'avec ce roman déroutant, étonnamment grave, elle parvient à nous surprendre encore. L'entretien qu'elle nous a accordé nous a permis de vérifier, si besoin était , son charme et son intelligence. Nous avons donc le grand plaisir de vous faire partager une conversation pleine de sincérité d'humour et de modestie. 

Vous insistez, dans ce roman, comme dans Hygiène de l'assassin, sur l'importance de "lire vraiment", pouvez-vous développer ce que vous entendez par là, afin que je sois sûre moi-même de vous avoir bien lue...
- Il s'agit d'une lecture carnivore, celle dont parle Prétextat dans " Hygiène de l'assassin". De plus en plus de gens, aujourd'hui, pratiquent la lecture en scaphandre: ils sont souvent très cultivés et savent très bien parler des livres, mais ils lisent sans que cela modifie leurs composantes; le livre est là uniquement pour les cultiver, pas pour les modifier. Or, il faut se mettre, je crois, tout à fait à nu devant le texte. Heureusement, il me semble que beaucoup de mes lecteurs me lisent vraiment, la preuve c'est que quand je m'assieds dans le métro en face de quelqu'un qui lit un de mes livres, il ne remarque jamais ma présence. C'est très bon signe.

Comment expliquer la similitude de titre entre Hygiène de l'assassin et Cosmétique de l'ennemi? 
- Je vous jure que je n'y ai pas pensé. tout le monde croit que c'est un clin d'oeil que je fais parce que c'est le dixième roman mais à aucun moment je n'ai vu la parenté. Si on ne me l'avait pas dit, je ne l'aurais même pas remarqué; mon aveuglement, mon manque de lucidité vis à vis de moi-même et de mes livres est extraordinaire!

Alors que ce qui caractérise votre écriture, c'est la maîtrise, l'implacable; rien ne semble écrit sans contrôle...
- C'est aussi vrai, mais l'essentiel de tout cela me dépasse complètement. Je fais mon travail...
- non, mon accouchement - le mieux que je peux et le plus sincèrement que je peux, mais il ne faut surtout pas s'imaginer que je comprends tout ce que je fais. Je sais très bien quelle sensation je veux me donner, mais je suis loin de tout comprendre; heureusement que j'ai des lecteurs et des lectrices pertinents pour ouvrir les yeux.

Votre dernier roman est nettement plus grave que les précédents, bien qu'on y retrouve vos thèmes de prédilection, que s'est-il passé ?

- C'est très difficile pour moi de le savoir. au moment où je l'écrivais, je me rendais compte de cette gravité et je n'étais d'ailleurs pas toujours très à l'aise ; de là à savoir si cela correspond à quelque chose dans ma vie...je ne sais pas, je suis quelqu'un de très peu au courant sur soi-même. Peut-être que dans dix ans je saurai pourquoi... je mets généralement un temps fou à comprendre les choses. 

Vous écrivez, dans Cosmétique de l'ennemi, "On croyait vivre avec un tyran bienveillant au-dessus de sa tête, on se rend compte qu'on vit sous la coupe d'un tyran malveillant qui est logé dans son ventre." Or, dans La métaphysique des tubes, Dieu c'était vous, enfant ; c'était l'omnipotence et le bonheur absolu; Comment expliquez- vous cette brutale perte de pouvoir?
- Je ne l'explique pas vraiment, mais j'y ai assisté; c'est apparu progressivement. il y avait déjà eu, quand j'avais trois ans, une perte de pouvoir extraordinaire mais il y en a eu bien d'autres par la suite, jusqu'à la naissance en moi de ce que j' appelle l'ennemi intérieur, à douze ans et demi. C'était déjà pas mal d'avoir vécu neuf ans et demi sans ennemi intérieur... Quand il est apparu, j'ai senti qu'il n'allait pas partir.

Ce lien entre écriture et culpabilité semble manifeste dans le choix de nommer "l'ennemi intérieur " textor Texel...
- En ce qui me concerne, oui, c'est très probablement de cet ordre.

Dans Cosmétique de l'ennemi, comme dans Hygiène de l'assassin, l'adolescence est une vraie calamité. que s'y passe-t-il donc de si terrible?
- Moi, je l'ai vécue comme une chute. L'état d'enfant était un état qui m'allait bien et puis tout à coup, cette chute...non seulement un amoindrissement de moi même, mais l'émergence simultanée de mon ennemi intérieur. Lui qui n'était pas là une minute plus tôt s'est installé subitement en tant que machine à me détruire, contre laquelle il m'a fallu apprendre à guerroyer.A quand un roman pour nous le raconter?
- Je ne sais même pas si je pourrai...peut-être, on verra. 

Textor Texel, figure du mal et de la culpabilité dans votre roman dit à un moment, s'adressant à Jérôme Angust: "Je ne suis pas venu me faire soigner par vous, je suis venu pour vous rendre malade.". cette puissance du mal et de la culpabilité ne signifie-t-elle pas le retour du dieu omnipotent, un peu trop vite évincé?
- C'est une interprétation qui me parait optimiste. J'ai une conception de la culpabilité encore plus absurde que celle que je développe dans mon livre. Dans le livre, bien qu'il reste un doute, on a quand même l'impression que le héros est coupable et d'ailleurs il se sent coupable, en quoi finalement c'est un livre plus optimiste que je le pensais. En général le sentiment de culpabilité est si absurde qu'il est inversement proportionnel à la culpabilité réelle. je le constate dans la vie de tous les jours: il y a deux sortes de gens, ceux qui ont un complexe de culpabilité et les autres. 

Généralement, ceux qui ont un complexe de culpabilité n'ont vraiment rien fait de grave tandis que ceux qui auraient une bonne raison de culpabiliser ont la conscience tranquille. c'est peut-être parce que le sentiment de culpabilité est "perméable": on hériterait ainsi de la culpabilité d'autrui, ce qui expliquerait que je me sente si coupable alors que mes actions les plus graves ne sont pas bien noires. mais c'est juste une hypothèse que je hasarde.

Quelle conception tragique !
- Mais c'est tragique! je survis, mais c'est tragique.

Paradoxalement, Textor dit aussi "vous avez besoin que je vous rende malade." ou encore "il y a dans la vie des malheurs salutaires". la culpabilité serait-elle aussi un mal nécessaire?
Il y a maintenant vingt ans que je vis avec une énorme culpabilité et qu'elle ne disparaît pas, or je suis entre temps devenue écrivain...ceci explique peut-être cela.

A la fin de votre roman apparaissent les termes "inconscient", "refoulement", "désordre mental", bien que de façon anecdotique; Aviez-vous en tête au moment de l'écriture, une piste d'interprétation d'ordre psychanalitique?
 - Non, absolument pas. Je ne connais rien à la psychanalyse. Je sens bien pourtant qu'il se passe, quand j'écris, des choses que je ne maîtrise pas et mes lecteurs me prouvent sans cesse que j'ai très peu idée de ce que je mets dans mes livres.

Cette appropriation du livre par les lecteurs n'est-elle pas aussi un risque de déperdition de soi-même?
- Cette peur existe, mais j'ai compris qu'elle n'était pas fondée et qu'au contraire il y avait beaucoup plus d'accroissement que de déperdition. c'est peut-être différent pour d'autres écrivains plus lucides que moi, mais pour moi qui suis aveugle à un point extrême, c'est un accroissement;

Ainsi, vous n'êtes pas agacée que des inconnus vous appellent par votre prénom parce qu'ils ont lu vos livres ?
- Au contraire! Cela me touche profondément. Je n'aurais jamais imaginé cela et j'en suis très contente. J'ai tellement été seule dans la vie, à point qui me faisait souffrir, que maintenant je considère ce miracle comme une bénédiction; 

Comment expliquer la réaction de Jérôme Angust lorsqu'il comprend que l'homme qui le nargue depuis des heures est l'assassin de sa femme? on s'attendrait à ce qu'il lui saute à la gorge, or, il continue à discourir avec li, en individu civilisé...
- C'est une réaction que je comprends. Il est difficile de se mettre dans sa peau, mais on peut imaginer l'extrême haine qu'il r essent et qui explique, justement, cette inertie. Il m'est arrivé, heureusement pas trop souvent, de haïr certaines personnes à fond et quand j'étais en leur présence je restais figée. Il n'y a que dans les moments de colère que je suis capable d'une parole, pour le coup, terrible, mais ces moments de colère sont rares et brefs. en dehors de ces moments la haine me rend passive, parce que c'est un sentiment tellement destructeur qu'il me détruit moi même.

Vous en parlez comme de l'ennemi intérieur tout à l'heure...
- Je ne m'en rendais pas compte...en effet, quand je sens quelque chose de néfaste envers quelqu'un, j'ai tendance à le retourner contre moi. cela explique la violence de mes colères, où tout ressurgit; je pourrai tuer quelqu'un dans ces moments là. grâce à l'écriture, j'ai réussi à canaliser cette violence, mais rendez-vous compte: l'ennemi intérieur est né en moi quand j'avais douze ans et je n'ai commencé à écrire qu'à dix-sept ans; cela veut dire qu'entre les deux, il y a quand même eu quatre années et demie sans cet exutoire et je peux vous dire que ce furent des années atroces. j'ai voulu me détruire par tous les moyens, le premier étant de ne pas manger.

La passion dans vos livres aboutit systématiquement à la destruction de l'objet aimé, pourquoi ?
C'est une chose que j'ai tellement vue dans ma vie!
Je n'ai rien inventé, Wilde l'a écrit bien avant moi: tuer, ce n'est pas forcément tuer au sens propre. Il y a tant de manières de tuer quelqu'un!
Tuer quelqu'un avec des mots est facile. Je l'ai vu mille fois et ça m'est arrivé à moi-même. J'ai heureusement trouvé de nombreuses techniques pour me reconstruire.

Enfin, dernière question, ce roman, Cosmétique de l'ennemi, semble émaillé de références à la chute d' Albert Camus, vous l'aviez en tête en écrivant?
- Pas un instant je n'y ai songé! Pourtant, quand on me l'a dit, je me suis dit : mais nom d'un chien, évidemment! Je dois être l'écrivain le plus décevant du monde, je passe mon temps à ne pas savoir et ouvrir de grands yeux stupides en disant : mais c'est vrai...Je suis désolée, je n'ai pas mieux à vous offrir.
( Ah! Amélie, si seulement vous étiez plus nombreux à nous offrir "si peu"...)


Propos Recueillis par Catherine Weyrich   

Photos : Richard Dumas / Catherine Cabrol

Cosmétique de l'ennemi
Albin Michel - 140p - 12 euros

 

 

 

 

         

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