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Interview
Jean-Christophe Ruffin
France - Brésil
Le récit de voyage est décidément à l’honneur dans notre histoire littéraire actuelle. En témoigne le prix Goncourt récemment décerné à Jean-Christophe Ruffin pour son dernier roman. Nous avons rencontré le co-fondateur de
Médécins sans frontières peu avant son sacre. C’est avec verve et précision qu’il s’explique à travers notre “mot-réponse”, sur l’Histoire, son métier d’écrivain et le Brésil.
Vous avez parcouru le monde pour des actions humanitaires, pourquoi avoir choisi le Brésil pour écrire un roman inspiré de la colonisation française ?
- J'ai vécu dans le Nordeste du Brésil où j'étais l'agent de la coopération française privée. C'est un pays qui m'a énormément appris. L'histoire des Français au Brésil, je l'avais d'abord vu à San Luis de Maragna qui est au nord, j'avais tout de suite eu envie d'écrire sur ce thème. C'est plus tard à Rio que j’ai eu l'impression de voir cette baie à nu, et c'est de cette image que je suis parti comme point de départ pour écrire. En suivant le thème des premières rencontres entre les peuples, j'ai découvert la richesse de cet épisode de l'histoire qui est complètement méconnu en France. J'aime plus particulièrement cette période car il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, ce n'est pas la conquête par Cortez qui détruit l'Empire Aztèque, c'est un genre de match nul, un peu comme dans la rencontre entre Louis XIV et le Négus qui ne débouche sur rien, il n'y a pas eu de colonisation. Il y a là un concentré de plusieurs civilisations dans un moment très privilégié qui fait penser à la rencontre amoureuse, avec ce que cela comporte de séduction, de malentendus, de désirs et de haines.
Brésil ?
Je considère qu'il y a des Brésils, c'est un pays qui est extrêmement différent selon les régions où l'on se trouve. Pour moi le Brésil c'est le Nordeste, cette région très particulière du Sertäo , c'est ce mélange très étrange de civilisations qui se sont véritablement absorbées. Il y a un texte surréaliste d’un auteur brésilien, Le manifeste anthropophage considéré comme un grand texte fondateur de l'esprit brésilien, qui parle de cette capacité d'absorber les cultures. La musique brésilienne est très caractéristique de cet esprit, elle attrape toutes les sonorités et à travers des instruments venus du monde entier. Voilà ce que représente le brésil pour moi.
Civilisation ?
Relative. Il n’y a civilisation que par rapport à une autre. Une société isolée ne se vit pas comme une civilisation, elle s'éprouve, elle se sent être civilisation quand elle rencontre une autre. C'est vraiment une perception relative qui change avec le temps. Je n'aime pas la théorie de choc des civilisations. C'est vraiment une vraie civilisation que l'on a rencontré avec les Indiens des Maldives par exemple, cela fait partie du thème du livre. Les Européens sont arrivés là dans une idée effectivement d'apporter la civilisation, notamment à cause du cannibalisme, ils considéraient que ce peuple était sauvage puisqu'il pratiquait le cannibalisme. Ce qui est intéressant c'est que les événements se sont finalement retourné, puisque les Français se sont entre tués. Lorsque cette courte expérience de colonisation s'est terminée, c'est au contraire l'idée du “bon sauvage” qui est apparue à travers les textes de Montaigne et les textes sur les cannibales. C'est vraiment un moment très riche où le relativisme trouve son sens.
Humanité ?
Ce mot fait référence à d'autres expériences que j'ai eu dans l'humanitaire. J'ai un peu travaillé sur l'origine du mot humanitaire. Pendant la Révolution Française par exemple dans les textes que l'on trouve sur les débats de la convention, le mot humanité désigne l'ensemble des œuvres et la volonté d'améliorer le sort des autres, et de l'élever dans toutes ses dimensions, aussi bien physique qu'éducative. Je pense que l'humanité est très connotée par des idées propres à la philosophie des lumières. Je l'opposerai au mot charité, qui signifie faire le bien aux gens qui sont comme vous, alors que l'humanité est l'idée de traiter le mieux possible tout être humain quelque soit sa croyance et son origine. C'est philosophiquement un moment de rupture.
Colonisation ?
J'avais eu envie de montrer une autre idée de la colonisation, différente de celle très particulière dont on se fait, liée à l'Afrique au début du XIXème siècle. Il y a eu de multiples phases, dans celle que je décris un peu dans mon livre, l'idée coloniale ne supposait pas du tout l'asservissement d'un peuple. C'était un peu l'Arche de Noé, ils ont emmené dans trois bateaux un petit morceau de tout ce qui faisait la France, un cordonnier, un boulanger, un charpentier, un menuisier qu'ils ont transportés en Amérique du Sud. C'était cela la colonisation, les Indiens n'étaient pas du tout leur préoccupation, peut-être que s'ils y étaient restés cet aspect serait apparu. On est presque dans l'origine première du monde comme lorsque l'on parlait de colonies romaines formées aux endroits où les Romains s'installaient. La colonisation qui est évoquée dans mon livre est une autre forme de la réalité et de l'évolution du concept.
Sacré ?
- C'est vraiment le cœur de ce livre. Les Français qui sont arrivés se sont installés avec des problèmes théologiques qui portent justement sur la base du sacré. D'ailleurs ils ont fini par s'entre-tuer pour cela, la raison de ces combats était de savoir si le Christ était présent ou non dans l'hostie. C'est ce qui sera à l'origine du déclenchement de la guerre civile qui aura lieu. Au delà de cela, ce n'est pas tellement le sacré théologique, cela ne les intéressait pas vraiment, mais c'est plutôt la place du sacré par rapport à la nature. Les Indiens considèrent que le sacré est partout, il est dans les plantes, les arbres, la mer, les esprits, tout est sacré pour eux, la nature est donc protégée. Vous ne pouvez pas tuer une bête sans vous dire que vous aller vous attaquer à un esprit, le libérer, ce qui peut être favorable ou défavorable. Pour les Européens présents dans ces contrées, le sacré est en dehors du monde, ils considèrent l'avoir chassé. Pour les catholiques, il est encore un peu présent dans l'hostie, pour les protestants, il ne l’est plus du tout. C'est un hasard si ce sont les protestants qui ont fait le capitalisme industriel qui sera l'élément destructeur de la nature. A partir du moment où la nature n'est plus sacrée, on peut en faire n'importe quoi, la détruire, la transformer, la vendre. C'est ce qui va se passer, dans cette île au milieu de la baie de Rio, ils vont exploiter la forêt à des fins commerciales en abattant les arbres, ayant un effet extrêmement destructeur. Nous sommes là au cœur de ce qui fait la singularité dramatique de la société occidentale par rapport à la société indienne.
Religion ?
Quand les Français arrivent, ils sont encore dans une religion ouvert, dans un niveau de tolérance. Villegagnon, le chef de l'expédition, est un humaniste qui connaît beaucoup de langues et qui a donc été chercher des textes en latin, en hébreu en arabe. C'est vraiment un homme de la Renaissance. Il y a cette querelle théologique qui surgit de la part des fanatismes qui ne veulent rien entendre. On a donc finalement deux religions, avec chacun son clergé, qui vont s'affronter. On part donc de le tolérance pour finir dans la violence, tout commence dans un siècle d'ouverture, de lumière et d'intelligence et de progrès pour finir dans la guerre civile. C'est important de parler aujourd'hui de fanatisme musulman, mais il ne faut pas oublier que chaque religion a ses fanatiques.
Votre position aujourd'hui par rapport à la religion ?
- Je suis d'ethnie catholique si je puis dire, et en même temps de tradition laïque. Ce qui m'embarrasse, c'est l’intolérance religieuse ou l'introduction de principes religieux dans la politique.
Liberté ?
- Un personnage devient un héros quand il se confronte à la liberté en essayant de l'atteindre. Quelqu'un qui est l'instrument d'un système n'est pas un héros. Finalement le but recherché d'une intrigue, d'une aventure est la liberté. L'idée principale du romancier est d'écrire avec des personnages et de la liberté comme un artiste peint un tableau avec une toile et de la peinture. Tous les personnages ne sont pas libres, c'est l'expression d'une force, d'un héroïsme. Ceux qui sont dans mon livre essaient de se frayer un chemin, l'essentiel pour eux étant de sortir du déterminisme de leur condition. Ils font toujours autre chose que ce qu'ils devraient faire, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont forcément libres de leurs actes, mais à un moment donné ils refusent ce à quoi on les destine. D'ailleurs à la fin du livre, lorsque tout le monde est parti et que le garçon va rester seul après avoir été chef, s’offre à lui un vrai choix à l'arrivée des Portugais, soit il se bat, soit il se rend, soit il part du côté des Indiens. Ce qui est historiquement intéressant, parmi les Français qui ont participé à cette expédition, c’est qu’une grande partie est rentrée,
alors qu’ une autre a choisi de vivre avec les Indiens.
Voyage ?
Je n'ai pas une catégorie spécifique du voyage. Je vais partout, je n'ai pas une admiration particulière pour la religion du billet d'avion. J'ai été amené à voyager à travers le monde entier de par mon métier, mais je voyage très peu en touriste, j'ai horreur de cela. J'aime passer mon temps libre chez moi. Je suis quelqu'un qui a voyagé mais pas de ceux que l'on peut appeler voyageur.
Tiers-monde ?
- Ringard. C'est un concept dépassé. C'est certainement parce que l'on utilise beaucoup ce mot qu'il a perdu son sens. Tiers signifie qu'il y a deux mondes et un troisième à l'écart. Or il se trouve que les deux mondes qui sont l'Est et l'Ouest se sont réunis, il n'y en a plus que deux, donc ce mot n'a plus sa raison d'être.
Histoire ?
- Pour moi l'histoire n'est pas un genre littéraire, à part la science- fiction, et encore…J'essaie de vivre et de faire vivre de façon actuelle dans l'histoire, dans un décor d'événements anciens. Je le lis au présent et j'espère que les lecteurs aussi. Je trouve la catégorie historique un peu poussiéreuse, un peu monument historique incompatible avec la vie du roman.
Ecriture ?
- J'écris par plaisir, c'est une forme de bonheur. Je suis médecin de métier, c'est donc pour assouvir un désir. Il est hors de question pour moi d'accomplir des tâches qui ne me font pas plaisir. L'écriture pour moi n'est ni un métier, ni une contrainte, c'est vraiment un immense plaisir, lorsque je n'ai pas ce plaisir, je n'écris pas. Je reconnais que ce serait un grand malheur de ne plus le faire.
Des élément essentiels à tirer de votre livre ?
Je souhaite que l'on sache qu'il y a dans toute croyance un noyau de fanatisme, je le souligne parce que je pense que cela risque de nuire de plus en plus à nos sociétés. Avec les événements actuels, il faut être soucieux du danger de chaque religion de part ses fanatiques. Ce roman est l'histoire d'un des épisodes où le fanatisme a tout envahi et a contribué à l’abandon des valeurs fondamentales telles que l’ouverture et la compréhension, valeurs qui finissent par se retourner contre nous à cause de l’intolérance et la violence. Cela dit ce n'est pas un livre de prêcheur, on ne peut pas être ennemi du fanatisme et écrire pour prêcher, c'est un livre de plaisir.
Dernier livre qui vous ait marqué ?
J'ai adoré “Faranheit 451” que je n'avais jamais lu, j'ai été absolument pris par ce bouquin.
Dernier disque ?
Je n'écoute pas beaucoup de musique, je suis quelqu'un de très visuel, j'aime l'art, la peinture, j'adore le silence. J'allume la radio de temps en temps pour avoir les nouvelles.
Dernier Film ?
Pinocchio avec mes enfants.
Dernier spectacle ?
Giovani à Berlin.
Dernière Exposition ?
Une exposition sur la guerre entre l'Italie et l'Autriche.
Propos recueillis par N. A.
Photo : André Nicotra
Rouge Brésil Ed. Gallimard - 21 €
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